CHAPITRE VII

C’était un déferlement de visions grossières, le plus souvent en surimpression. Ce phénomène se produisait presque toujours lors du déchaînement des ondes en contact avec divers cerveaux, mais en la circonstance le confus, la vulgarité de ces images dépassait tout ce qui avait été obtenu jusque-là grâce à l’invention du professeur Baslow.

Dans le chaos général, Éric soutenait Karine. Il voyait maintenant avec netteté ce qui se produisait : les Klis devenaient furieux, saisis de cet exceptionnel rut, de cette soif d’air qu’ils avaient la hideuse manie d’aller pomper jusque dans les poitrines des humains.

Or les brutes ne s’en prenaient – du moins jusqu’à nouvel avis – qu’à leurs maîtres, à ces Syrax si cruels qui les tenaient en esclavage. Ils avaient d’un seul coup brisé les tabous, le respect craintif qui les asservissait à ces gens à face jaunâtre et à visages anguleux.

Ils se jetaient sur eux, les renversaient sous leurs masses puissantes et leur infligeaient l’abominable baiser de mort.

Éric et la jeune femme tentaient de se frayer un passage. Le jeune savant faisait des signes désespérés à Filler et à Marts, un peu à l’écart, eux aussi surpris par cet incroyable retournement de situation, et qui devaient chercher à comprendre.

Éric aurait aussi voulu appeler Ysmer. Mais un instant après, dans le désordre qui s’étendait, parmi les groupes où les Syrax tentaient de frapper les Klis avec leurs armes désintégrantes, faisant des ravages dans les rangs des brutes, il distingua le jeune médecin.

Ysmer, en tant que Terrien, n’était pas visé par les Klis. Par contre, celle qui l’était, c’était Syrax XIII. Encore qu’elle eût paru méprisante envers les malheureux Terriens, Ysmer avait eu un sursaut en voyant celle dont il avait fait sa maîtresse étreinte par un monstre kli.

Ysmer s’en était pris à la brute, mais ce geste avait déterminé la fureur du vampire. Et d’autres vampires, à son appel sans doute, fonçaient sur le Terrien.

Horrifiés, Éric et Karine, et un peu plus loin Filler et Marts, virent leur pauvre camarade succomber sous la trompe d’une formidable femelle klie, tandis que Syrax XIII se débattait dans les convulsions de l’asphyxie.

Éric appela ses amis, d’une voix étranglée :

— Au pilotage !

Ils tentèrent tous de se faire un chemin. Les Klis attaquaient, plus fous, plus monstrueux que jamais. Quelques Syrax tenaient encore, l’arme à la main, abattant tout vampire qui s’approchait. Mais les esclaves étaient trop et tout l’équipage Syrax, déjà réduit, ne tarderait pas à fléchir sous le nombre en dépit des multiples cadavres de Klis qui encombraient l’astronef.

Et puis, ils virent tous quelque chose qui acheva de les glacer.

Yal-Dan gisait au sol et un Kli se relevait, une lueur de satisfaction dans ses yeux porcins, agitant la trompe en signe de satisfaction.

— Ils ont tué Yal-Dan… Pourquoi ?

Karine se détourna avec épouvante. Les trois hommes, blêmes, regardaient la métisse, laquelle agonisait avec d’effrayants soubresauts comme pour quêter encore quelques molécules de cet air que le vampire venait de lui dérober.

— Elle… elle… mais pourquoi ?

Filler murmura :

— Parce qu’elle était de leur race, ou presque…

Éric baissa la tête, accablé.

Oui, Filler devait avoir raison et cela lui paraissait maintenant suffisant à expliquer, sinon justifier, cette trahison qui avait perdu l’île spatiale, causé tant de désastres, tant de morts, et dont on commençait sérieusement à soupçonner Yal-Dan.

Yal-Dan, fille d’une part de la Terre, mais aussi d’une autre race qui n’avait jamais été précisée.

Yal-Dan qui était en quelque sorte bâtarde de Syrax.

Et Yal-Dan se mourait, comme la majorité des Syrax, dont les abominables Klis se relevaient, les laissant sur place achever d’agoniser par privation d’air, les poumons meurtris, martyrisés par le baiser de ces goules fantastiques.

Éric eut un dernier mouvement de pitié. Il se pencha sur la malheureuse.

C’était la fin. Langue tuméfiée, yeux convulsés, elle râlait. Et cependant, comme il lui parlait doucement, elle parut un instant le reconnaître.

— Yal-Dan… Yal-Dan… C’est moi… Éric !…

Karine chercha à le tirer en arrière.

— Laisse-la… je t’en prie… laisse-la…

Une immense tristesse envahissait l’âme d’Éric. Cette femme qu’il avait tenue dans ses bras était donc coupable d’un tel forfait ?

Au nom de sa race, eût-on pu lui répondre. Est-ce trahir que de servir les siens ?

— Yal-Dan…

— E… rie…

Elle fit un immense effort. Il était agenouillé près d’elle et Karine serra les poings.

— II ne va pas…

— Si ! dit Filler qui avait deviné le geste, le geste rédempteur.

Éric approcha ses lèvres de celles de la pauvre fille.

Elle ne chercha pas le dernier baiser. Elle suffoquait, mais elle réussit à dire :

— Non… non…

Et ce fut tout.

Éric se releva en proie à un désarroi sans nom.

Alors il sentit la poigne de Marts. L’ex-condamné voyait la situation comme il fallait la voir :

— On peut encore s’en sortir !

Éric se reprit. Yal-Dan était morte, mais il savait qu’il allait désormais s’interroger.

Que signifiait cette négation, qui avait été son dernier soupir ? Qu’avait-elle voulu exprimer, le revoyant une ultime fois de son regard vitreux ?

Un « non » qui lui avait paru catégorique en dépit de la faiblesse du souffle.

Un « non » qui voulait dire… quoi ?

Mais d’autres problèmes se posaient. Ses trois compagnons l’entraînaient.

La révolte des Klis avait singulièrement modifié la situation. La majorité des Syrax avaient péri et quelques-uns luttaient encore, entassés dans une des plus vastes salles du vaisseau spatial. Les armes fulgurantes tenaient les vampires à distance, mais il était évident que cela ne durerait plus longtemps.

Cependant, les visions grossières ne cessaient pas. Éric commençait à comprendre, du moins trouvait-il une explication. Pour une raison quelconque, soit un mouvement du navire, une vibration, ou tout bonnement le déclenchement maladroit par un Syrax ou même un Kli, la sphère prismoïde avait été mise en état de fonctionnement. Ce n’était pas très difficile, tous les contacts ayant été préparés par les Terriens en vue de l’attaque. Car c’était bien ce qu’Éric avait prévu : déchaîner les visions en les fixant uniquement sur les cerveaux primitifs des Klis afin qu’ils soient contre les Syrax.

Ces visions, mangeaille, lubricité, vampirisme, ne pouvaient en effet que correspondre au mental sous-humain. Le résultat avait été obtenu différemment que prévu, ce qui avait failli tout compromettre et causé la perte d’Ysmer, après celle de Florane.

Mais Florane, elle, avait péri parce qu’il y avait eu trahison.

Trahison de Yal-Dan ?

Éric ne s’interrogeait plus. Il pensait que Syrax I allait la nommer au moment du déclenchement des spectres inhérents aux cerveaux klis. Et puis tout ce qu’il avait préparé s’était bien produit, mais sur un mode accéléré et anarchique, dépassant le plan des Terriens alors que les Syrax, mystérieusement prévenus, cherchaient à s’emparer d’eux.

Puisque les circonstances, finalement, les servaient, il fallait en profiter au plus vite. On ne pouvait plus rien, hélas ! pour Florane, pour Ysmer. Ni pour Yal-Dan, qu’elle fût ou non coupable.

D’un accord tacite, les trois hommes survivants encadrant Karine comme ils le pouvaient essayaient de gagner le poste de pilotage. Là, surtout à présent que les Syrax n’étaient plus qu’en petit nombre, Filler pourrait redevenir cosmotimonier, la direction du vaisseau spatial bien que si différent de ceux qu’il avait jusque-là conduits n’ayant plus guère de secrets pour lui.

Malheureusement, une fois encore, Éric vit ses projets déroutés par un amas de circonstances contradictoires.

Tout d’abord la timonerie était justement un des derniers bastions où résistaient les Syrax. Huit ou dix d’entre eux, repliés en tenant les Klis en respect avec les armes fulgurantes, s’y entassaient, décidés à vendre chèrement leurs derniers instants de vie. Ils n’avaient sans doute aucune illusion à se faire, les Klis étaient en nombre et il y avait peu de chance pour qu’ils songent à abandonner cette lutte qui était en même temps une vengeance contre la race qui les avait asservis.

Alors Éric suggéra de retourner au labo. La sphère prismoïde fonctionnait encore, puisque les visions d’origine klie continuaient à perturber l’ensemble. Cependant, n’obnubilant pas les cerveaux humains, ces fantômes laissaient liberté de manœuvre autant aux Terriens qu’aux Syrax. Si bien qu’on profita de cette situation qui excluait les compagnons d’Éric de tout assaut des vampires.

Ils s’élancèrent donc à travers les couloirs. Ce qu’ils voyaient était désolant, terrifiant. Un peu partout des cadavres, soit des Syrax aux poumons asséchés, soit des Klis à demi désintégrés par les fulgurants. Çà et là quelques groupes se battaient encore. Et partout les images mouvantes, obsédantes, des spectres.

Ils approchaient de la zone du labo lorsque, d’un seul coup, la fantasmagorie des ondes infernales cessa.

On vivait depuis un bon moment dans ce monde factice, où les dimensions étaient faussées en permanence, si bien que ce retour à la norme ébahit quelque peu les quatre Terriens.

Sans doute le fonctionnement de l’appareil avait-il été stoppé dans des conditions analogues à celles qui l’avaient mis en route, qu’on le veuille ou non de façon assez opportune pour venir en aide aux aventuriers que circonvenaient les Syrax.

Sans en demander davantage, Éric et les siens se précipitèrent.

Mais plusieurs Klis se dressèrent tout à coup.

Les vampires, mâles et femelles tout aussi redoutables les uns que les autres, regardaient maintenant les Terriens avec un air concupiscent indiquant à coup sûr des intentions peu douteuses. L’éclat des yeux porcins, les trompes hideuses qui s’agitaient de façon obscène, les mains lourdes et velues, griffues, qui s’avançaient, tout démontrait que ceux-là, peut-être parce qu’ils n’étaient plus sous l’influence des ondes qui les dressaient contre les uniques Syrax, commençaient à s’intéresser un peu trop à ces autres humanoïdes.

Courageusement, Karine s’avança devant les trois hommes.

Elle connaissait les Klis. Avec Florane et Yal-Dan elle avait tout fait pour les apprivoiser, en vue de cette révolte qui s’était produite de façon un peu différente des prévisions d’Éric.

Elle tenta de leur parler, de sourire. Jusque-là cette méthode avait donné de bons résultats. Mais tout était changé. Les Syrax succombaient et les vampires, mis en appétit par la succion de vitalité dont ils étaient friands, privés du conditionnement émanant de la sphère prismoïde, n’étaient plus que des bêtes brutes libérées de toute entrave.

Karine hurla parce qu’un monstre – une femelle, donc beaucoup moins sensible au charme féminin – tentait de l’attirer à elle pour l’immonde contact buccal.

Éric se rua, en compagnie de Marts et de Filler et les trois hommes furent immédiatement assaillis par les Klis.

Ils eussent infailliblement succombé sans le passage de trois Syrax, traqués par les hardes de Klis, qui voyant ceux-là tirèrent dessus de façon un peu anarchique. Éric sentit le feu passer à quelques lignes de son crâne. Mais le Kli qui le tenait s’écroula. Il se dégagea, aida Karine à se relever, car la femelle venait d’être tuée sur elle, tandis que Marts et Filler, libérés eux aussi, leur donnaient la main pour gagner le laboratoire.

Là, ils comprirent. Une femelle klie, une de plus, était étendue devant l’appareil génial. Les Syrax avaient dû l’abattre en fuyant et il était aisé de supposé que la vampire était celle qui avait déclenché le fonctionnement, de son propre chef, par curiosité animale, ce qui avait provoqué le désordre général.

Ils repoussèrent ce corps affreux, d’autant qu’il était partiellement désintégré et se retrouvèrent tous quatre, respirant un peu.

Qu’allaient-ils faire ? Que devenir ? Ils s’interrogeaient.

Éric pensait que les combats cesseraient bientôt. Les Syrax, malgré un courage réel et leur armement perfectionné, ne tiendraient plus très longtemps contre leurs esclaves révoltés. Hantés ou non de leurs propres spectres, les Klis assouviraient à la fois leur monstrueux instinct et leur revanche contre ces maîtres qui les avaient avilis et maltraités.

On savait que désormais tous les beaux projets étaient par terre et que, malgré leurs efforts, les Terriens n’étaient plus à l’abri des sévices des vampires.

Filler vit à temps un groupe de ces sous-humains qui s’approchaient. Il n’eut que le temps de bloquer la fermeture magnétique du labo. Et ils s’y retrouvèrent, tous les quatre, hâves, les vêtements en désordre, ruisselants de sueur, grelottant en revoyant tout ce qui venait de se passer, et de cela imaginant ce qui pouvait encore survenir.

Les Klis s’acharnaient contre la porte. Elle était solide, bien sûr. Mais pouvait-on espérer que cela durerait éternellement ? Certainement pas.

On n’entendait plus guère les bruits de la bataille, ce qui laissait supposer que les derniers Syrax avaient succombé, ou étaient bien près de la défaite finale.

Par un hublot, on pouvait voir l’immensité du vide. Les quatre s’approchèrent de cette visée sur l’infini.

Ils furent édifiés. L’astronef, lancé tel qu’il l’était et n’étant évidemment plus dirigé, fonçait aveuglément vers la nébuleuse.

Les Syrax étaient tous morts ou agonisants. Les Klis, ces abrutis aux mœurs hideuses, pouvaient maintenant aller et venir à leur guise, dans l’incapacité de prendre la moindre initiative.

Et les quatre Terriens, bloqués, assiégés dans le laboratoire auprès de la merveilleuse sphère prismoïde désormais inutile, savaient qu’ils allaient inéluctablement vers le grand miroir du monde, vers le géant radar qui allait leur révéler les mystères fantastiques du passé, jusqu’à la Création.

S’ils survivaient jusque-là !